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Cheikh Faye : « La Namibie a une chance inouïe vu sa position géographique »

Indépendante depuis seulement 25 ans, la Namibie est aujourd’hui la 5e puissance économique africaine. La production de diamants drive le PIB du pays, à l’image de son voisin botswanais. Les mines d’uranium y sont abondantes, les plus grandes compagnies internationales d’exploitation y placent leurs intérêts. L’exploration des puits de pétrole offshore est bien engagée et ses réserves sont toutes aussi prometteuses que celles de son voisin angolais. D’un autre côté, le pays et ses infrastructures sont encore jeunes, l’époque du colonialisme sud-africain reste prégnante, et la conjoncture économique freine à certains égards l’avancée de la Namibie sur les marchés internationaux.

Buzz Africa est allé à la rencontre de Cheikh Faye afin qu’il nous livre sa vision sur l’évolution économique de la Namibie. Cheikh Faye est le directeur des investissements chez Questar Holding, une société qui participe financièrement aux projets d’exploration/production dans le secteur des énergies et des minerais en Afrique australe.

Buzz Africa : En 2011, la société Chariot trouve des réserves de 11 milliards de barils au large de la Namibie, et déclenche ainsi la ruée vers l’or noir dans l’offshore namibien. En 2015, aucune réserve à valeur commerciale n’a été découverte, et les sociétés d’exploration commencent à s’essoufler. Le brésilien HTR se rétracte progressivement des eaux namibiennes, et l’espagnol Repsol , avec son investissement de $87 millions pour l’exploration de l’offshore namibien, est bredouille. Tous les blocs exploratoires ont été alloués. L’exploration offshore du pétrole de la Namibie est-elle devenue un investissement à haut risque ?

Cheikh Faye

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Cheikh Faye : Apres la découverte du pétrole au Brésil en 2006 dans les fameux gisements « pre-salt », certains géologues et surtout certains aventuriers ont théorisé qu’avec la séparation du supercontinent « Pangea », les géologies sur la côte ouest africaine étaient identiques a celles d’Amérique Latine. Pour eux l’Angola en était la preuve et que par interpolation, la Namibie aussi. Ceci marque le début effectivement d’une ruée vers l’or noir en Namibie sur l’offshore. 5 ans plus tard, la réalité sur le terrain est tout autre. Plus qu’in investissement à haut risque, c’est peut être un réveil douloureux pour le pays et les investisseurs. Et vu les prix actuels du pétrole, le deep offshore est très loin de devenir une réalité commerciale et viable. Le deep offshore est une affaire de grands garçons !

Buzz Africa : Depuis fin 2014, la Namibie et son voisin l’Angola peuvent échanger librement leurs monnaies sans avoir à la transformer en dollars américains en amont. Du coup, Sonangol et Namcor ont passé un accord pour que l’Angola approvisionne la Namibie en pétrole brut. Plus d’indépendance vis-à-vis de l’Afrique du Sud et des États-Unis, est-ce nécessaire pour le développement de la vie économique et financière namibienne ?

Cheikh Faye : La Namibie a une chance inouïe vu sa position géographique. C’est un très grand pays par la taille mais avec une démographie relativement faible. Elle a en revanche pour voisins 2 géants : l’Afrique du Sud et l’Angola. Elle peut servir de hub aux deux pays et surtout pour l’Angola où les défis infrastructurels sont réels. Mais il faudra du temps et des investissements lourds. La Namibie importe l’ensemble de ses hydrocarbures. Elle ne possède toujours pas de raffinerie. Donc ce pétrole brut sera l’objet de swaps entre intermédiaires et le gouvernement. C ‘est une annonce politique allant dans le sens des liens de bon voisinage mais dans les faits, elle consolide la dépendance du pays vis a vis de ses voisins.

Buzz Africa : Les explorations pétrolières sont en échec pour le moment, et la crise de Fukushima a frappé de plein fouet le marché de l’uranium, poussant certains exploitants internationaux à fermer les plus grandes mines du pays (Trekkopje). La Namibie vient-elle de traverser une bulle spéculative sur les ressources énergétiques qui commence à s’essoufler ? Comment peut-elle sortir vainqueur des conjonctures économiques difficiles ?

Cheikh Faye : Le potentiel est réel mais le contexte actuel a effectivement mis à genoux les perspectives des différents secteurs miniers et pétroliers. Il faudra du temps, beaucoup de temps. A titre d’exemple, les gisements pétroliers qui sont aujourd’hui en cours d’exploration dans le bassin de Santos au Brésil nécessitent un baril à 105 dollars. Je ne vois pas un baril sortir de la Namibie dans un futur proche si baril il y a. Mais j’espère que je me trompe. La crise actuelle des matières premières peut durer encore des années. L’économie devra trouver de nouveaux secteurs sur lesquels s’appuyer.

Buzz-Africa : La société Questar Holding exploite les ressources en manganèse du bassin de Kalahari. La Namibie reste un petit producteur de manganèse face aux géants comme le Gabon et l’Afrique du Sud. Le marché est principalement tiré par la Chine très consommatrice en manganèse (50% de la demande mondiale) pour produire des alliages de métaux destinés aux secteurs du BTP et des télécommunications. La Namibie possède-t-elle des ressources conséquentes en manganèse (par exemple comparé à son voisin l’Afrique du Sud) ? Dispose-t-elle des infrastructures sine qua none à une exploitation optimale ? Comment la Namibie se positionne-t-elle stratégiquement sur le marché mondial du manganèse ?

Cheikh Faye : Le potentiel en manganèse est faible si on le compare à l‘Afrique du Sud où on trouve 75% du manganèse mondial. Mais la Namibie a un avantage certain : son manganèse se trouve a 400km du port. En Afrique du Sud, le manganèse se trouve dans le Kalahari et demande 700 km de rail. Donc il y a un avantage logistique. Pour les petits producteurs comme nous, cette différence est majeure. Faudrait-il encore que les cours mondiaux restent intéressants.

Buzz-Africa : La mine d’Uis, l’une des plus importantes ressources en étain au monde, est fermée depuis les années 1990, et peu exploitée depuis. Pourquoi cette situation alors que l’étain est en forte demande sur les marchés internationaux ? L’étain namibien n’attire-t-il pas les investisseurs internationaux ?

Cheikh Faye : Uis a un réel problème d’alimentation en eau. Or, l’étain nécessite beaucoup d’eau pour être produite et raffinée. Le gouvernement a beaucoup hésité sur la façon d’aborder sa mise en service après le départ de Samancor. Aujourd’hui, la mine est exploitée par des artisans qui produisent de très petites quantités. Nous avions proposé un partenariat de rachat en intégrant au capital les communautés voisines et développer l’actif sur 5 ans. Une autre offre a été retenue au final. Aux dernières nouvelles, rien n’a changé…