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Cheikh Faye : La mue de l’économie chinoise transforme l’Afrique

La crise des commodités… La presse ne peut y échapper tant celle-ci a fait rage en 2015 : Baril de pétrole sous les $30 et tensions géopolitiques sous-jacentes, ralentissement de l’économie chinoise, endettement des pays exportateurs et chute de leur monnaie, déploiement de plans d’austérité, et essoufflement des espoirs de reprise économique. Cerise sur le gâteau, les conflits armés concentrés en Syrie qui fragilisent en permanence le jeu des relations entre états.

En Afrique subsahrienne, qui compte la Chine comme premier partenaire commercial depuis 2009 et qui vit principalement de ses exportations de matières premières, les économies souffrent. Dans un schéma de tendance baissière sur le long terme, toutes les économies dévissent et laissent apparaître leur manque d’autonomie. Quand la Chine tire sur le tapis, c’est toute l’économie château-de-cartes subsaharienne qui s’écroule. « Africa is rising… low », pourrait titrer sarcastiquement la presse économique anglophone.

Il est déjà trop tard pour espérer un retour à “la normale”. La norme change. La Chine entre dans une nouvelle ère économique, et l’Afrique subsaharienne, pas forcément préparée, n’a pas d’autre choix que de s’y adapter. Pour Cheikh Faye, spécialiste des commodités en Afrique australe, ce besoin de restructuration des économies subsahariennes donne le la pour les investisseurs étrangers dans cette région.

Lito Camacho redéfinit les fondamentaux de la Chine

De son côté, la Chine ne connaît pas exactement un ralentissement : elle entre dans une société de consommation moderne, organisée, prête à développer une économie de services à l’image des États-Unis et des pays d’Europe. Lito Camacho, directeur de la branche asiatique du Crédit Suisse, dans une interview avec Bloomberg, recadre le discours sur les fondamentaux de l’économie chinoise : le pays est hyper-urbanisé, sa classe moyenne domine, ses infrastructures sont pleinement déployées, ses moyens financiers sont puissants, et surtout, les entreprises et les marques chinoises se sont fortement implantées dans les rouages de l’économie mondiale. Mâture, la société chinoise évolue vers un modèle économique dont les taux de croissance économique ne dépasseront plus les 2-3% annuel. La Chine sort de ses 30 glorieuses, exit une époque caractérisée par des taux de croissance à 2 chiffres.

Début 2016, suite aux déboires de la bourse chinoise en 2015, les journalistes sceptiques n’ont pas hésité à questionner les 7% de croissance annuel communiqué par le régime sur l’exercice 2015. Pour la plupart, ce taux serait à diviser par deux. La Chine maquillerait ses chiffres pour ne pas perdre la confiance des marchés. Pour Patrick Chovanec, chief strategist chez Silvercrest Asset Management et ancien professeur d’économie à l’université Tsinghua de Beijing, les dirigeants chinois ont mis du temps à prendre le virage de la nouvelle donne économique, mais les surplus de production et leur dumping sous-jacent sur les marchés mondiaux fut un signe inéluctable de la dissonance de leur politique économique.

Le plan économique quinquennal de la Chine pour 2016-2020 s’axe d’ailleurs sur l’équilibre économique et social à l’intérieur de ses frontières : Innovation, équilibre villes-campagnes, développement durable, encourager les entrepreneurs, améliorer la qualité du “made in china”, réforme de la politique de l’enfant unique, … Progrès sociaux et économiques sont les mots d’ordre pour les 5 prochaines années.

La traversée du désert de l’Afrique subsaharienne

À l’international, la Chine baisse ses volumes d’investissement. En 2015, on dénombre 40% de réduction des investissements et exportations chinois vers le continent noir. Diversifiée, l’économie chinoise repose maintenant sur d’autres leviers pour prospérer, et les cartes se redistribuent aussi en Afrique.

Côté Afrique australe, la transition est plus difficile à digérer. Les faiseurs de politique économique avaient basé leurs prédictions sur une poursuite de la croissance des échanges avec la Chine. Pourtant, 2015 a démontré que l’Afrique subsaharienne a subi l’effet inverse d’une Chine dépensière. A en croire les chiffres de la Banque mondiale, cela fait depuis 2009 que les investissements chinois ne font que baisser dans la région. La tendance baissière ne date pas d’hier, elle se fait longue et douloureuse.

Certains pays africains sont pourtant hyper-dépendants des exportations vers la Chine : l’Erythrée, le Congo-Brazzaville, l’Angola et le Soudan envoient plus de 50% de leurs exportations vers la Chine, la RDC 40%, la Zambie 30%, et entre 12% et 25% pour beaucoup d’autres pays. La balance commerciale entre les deux blocs, historiquement stable, est en pleine déroute depuis 2014, et se creuse à -35 milliards en juin 2015, le déficit se situant bien sûr côté africain.

Ces pays subissent de plein fouet la mutation économique de la Chine. Outre les plans d’austérité visant à stabiliser les économies à court-terme, de nouveaux modèles de développement économique doivent être conçus et déployer pour relancer la machine africaine et lui permettre de retrouver une belle dynamique de croissance. Lâchée par la Chine, l’Afrique va devoir se détacher de son économie de commodités, ce qui pour Gareth Newman de l’institut d’études de sécurité est synonyme de « moins d’inégalités, moins de corruption, et un environnement plus propice aux affaires. » En perdant leurs partenaires de croissance extérieure, les pays subsahariens doivent se recentrer sur leurs propres sociétés pour assurer leur croissance, ce qui se concrétise par un contrat social plus solide, plus engageant.

Cheikh Faye pour une nouvelle Afrique

Selon Cheikh Faye, spécialiste des commodités en Afrique australe et directeur de la société d’investissement Questar Holding, les pays subsahariens vont se restructurer autour de nouvelles logiques économiques : « Les investisseurs doivent maintenant se baser sur une lecture plus fine de la situation, et accepter l’Afrique comme un nouveau type d’investissement. » L’achat pur et simple de matière première, sans projet durable derrière, est voué à la perte.

L’Afrique australe dispose aujourd’hui d’infrastructures financières, agricoles, technologiques, politiques, … Le schéma de survie le plus probable est celui du renforcement inter-états pour assurer une économie globale autonome et stable en période de récessions. L’Afrique est un territoire riche qui devrait pouvoir se suffire à lui-même avant tout. « Les investisseurs qui sont là sur le long-terme, avec les bons partenaires locaux et le bon modèle d’investissement, prospéreront », selon Cheikh Faye.

Pour Makhtar Diop, vice-président de la Banque mondiale pour l’Afrique, le continent noir se dirige vers une économie de sous-traitance. Parlant toutes les principales langues, disposant des matières premières, d’une démographie forte et formée à tous les métiers, le continent africain pourrait bien devenir le centre industriel mondial, vu que la Chine se distance de ce modèle sur lequel il n’a plus d’attrait.

Bien que 2015 fut une année difficile pour l’économie africaine, la Banque africaine de développement a révélé un taux de croissance de 3,9% pour l’ensemble du continent (contre 1,6% en zone euro et 2,4% aux États-Unis). En forte croissance alors qu’il est sensé battre de l’aile, le continent noir reste une destination privilégiée pour investir dans l’avenir.

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