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Amadou Moctar Sow, co-fondateur de l’économie contemporaine du Sénégal

Le Sénégal est une des économies dominantes de l’Afrique subsaharienne. Indépendant depuis 1960, le pays a d’abord nationalisé son économie pour l’orienter vers un projet global de développement. Puis dans les années 1980, c’est l’ère des privatisations, et le secteur privé devient un acteur de poids dans la politique économique du pays.

Amadou Moctar Sow est un entrepreneur sénégalais, président de la Société Industrielle des Produits Laitiers (SIPL), une entreprise de produits lactés qui connut alors un fort succès en Afrique de l’Ouest. Dans les années 1980, il fonde et préside au Sénégal le conseil national des employeurs, et le conseil national du patronat. Ainsi propulsé à la tête du secteur privé sénégalais, il s’engage dans plusieurs initiatives qui visent à renforcer l’autonomie de son pays et de sa région. Ironie du sort, la SIPL se fera déposséder par des forces post-coloniales concurrentes, et une administration locale complice. Interview avec l’un des fondateurs de l’économie contemporaine du Sénégal.

Buzz Africa : Vous commencez votre carrière par 10 années chez un spécialiste de la production d’hydrocarbures (Shell), puis vous lancez peu de temps après votre entreprise de production laitière, la SIPL. Quelles furent vos motivations pour investir ce secteur industriel ?

amadou moctar sow

Amadou Moctar Sow

Amadou Moctar Sow : La consommation de lait est profondément intégrée dans la culture sénégalaise. Cependant, l’ère coloniale a délaissé les filières locales de production de lait au profit des produits lactés importés. En 1960, le Sénégal clamait son indépendance, mais restait dépendante de l’Europe sur de multiples points, dont l’import de lait et produits laitiers. La SIPL avait pour ambition de donner au Sénégal (et à ses voisins) ses propres unités de production de produits laitiers. Le modèle de la SIPL : importer au Sénégal du lait en poudre, le transformer en produits lactés et le commercialiser dans les réseaux de distribution sénégalais.

Buzz Africa : La lancement de la SIPL a-t-il été vu d’un mauvais œil par les importateurs européens ?

Amadou Moctar Sow : Il va sans dire que l’initiative de la SIPL mettait en péril les marchés des importateurs de produits laitiers dans la région. Dès 1974, Nestlé a installé ses unités de production au Sénégal et s’est livré à une bataille sans égale pour faire tomber la SIPL. En Afrique subsaharienne, la valeur des importations de lait et produits laitiers est passée de $43 millions en 1960 à $680 millions en 1980. Au Sénégal, dans les années 80, le pays déboursait chaque année 10 à 15 milliards FCFA pour importer du lait. C’est vous dire à quel point ce secteur était porteur et cher aux importateurs.

Le CNES et le CNP ont joué un rôle essentiel dans la balance entre le secteur publique et le secteur privé au Sénégal.

Buzz Africa : Dans les années 1980, vous fondez et prenez la présidence du Conseil National des employeurs (CNES), devenant une figure incontournable de la vie des entreprises au Sénégal. Pourquoi avoir entrepris une telle démarche ?

Amadou Moctar Sow : La création du CNES en 1983 est allée de pair avec la création du Conseil National du Patronat en 1986, première structure d’unification patronale au niveau national. Ces deux entités avaient pour but de donner plus de poids politique au secteur privé dans un Sénégal encore très nationalisé depuis 1960. Le CNES et le CNP ont joué un rôle central dans le développement du secteur privé national. La SIPL n’était qu’une des nombreuses entreprises privées du pays qui souffraient du manque d’oxygène dans ce secteur. En 1984, l’État sénégalais a lancé une vague de privatisation sur prescription de la Banque mondiale, il était donc essentiel de créer des structures de représentativité pour le secteur privé. Depuis leur création, le CNES et le CNP ont joué un rôle essentiel dans la balance entre le secteur publique et le secteur privé au Sénégal.

Buzz Africa : La privatisation de l’économie a-t-elle fait du bien à la SIPL ? Votre entreprise semble fragilisée à la fin des années 1980...

Amadou Moctar Sow : A cette époque, la SIPL fait face à plusieurs difficultés qui fragilisent ses comptes : Le conflit sénégalo-mauritanien affaiblit certains réseaux de distribution sénégalais. À l’international, le prix du lait en poudre flambe. La concurrence européenne au Sénégal est également facteur de stress pour la SIPL. Beaucoup de ces facteurs ont fait que la fin des années 80 fut une période tendue pour la SIPL. Cependant, la filière laitière au Sénégal ne manque pas de producteurs mais d’infrastructures pour l’acheminement et la distribution. C’est parce que la filière laitière sénégalaise n’était pas autonome qu’elle a subi les retombées des perturbations internationales, ce qui fragilisait en retour nos entreprises laitières au niveau national. C’est malheureusement toujours le cas aujourd’hui.

L’idée était de faire du “for us by us” pour défendre notre souveraineté économique et favoriser la coopération économique entre états d’Afrique.

Buzz Africa : On vous retrouve membre fondateur de la Bank of Africa en 1982, et de l’Ecobank en 1985. Il y avait-il intention ici d’offrir de plus grandes opportunités de financement au secteur privé sénégalais ?

Amadou Moctar Sow : Effectivement, Bank of Africa est née du besoin de développer un réseau bancaire pour les PME et les individus dans les régions où les grandes banques de l’époque n’allaient pas. En fournissant des services bancaires aux populations locales, nous avions en tête de favoriser les initiatives locales et ainsi dynamiser l’économie du pays. Si aujourd’hui le groupe BOA est majoritairement détenu par des institutions marocaines et françaises, il s’est créé à l’époque sans presque aucun appui financier extérieur. L’idée était de faire du “for us by us” pour défendre notre souveraineté économique et favoriser la coopération économique entre états d’Afrique. Ecobank a été fondée avec exactement les mêmes objectifs en tête.

Buzz Africa : En 1991, la banque gérant les comptes de la SIPL (la Société Générale des Banques du Sénégal) s’adjuge illégalement les locaux de votre entreprise et les revend dans la foulée. Après 20 ans de procès, la justice a fini par vous donner raison, mais la banque refuse de vous payer vos dommages et intérêts. Pourriez-vous nous mettre cette histoire au clair ?

Amadou Moctar Sow : Au début des années 1990, la banque de la SIPL se retourne brutalement contre nous et exige le remboursement immédiat d’un crédit (que nous avions, après analyse par un expert comptable, déjà remboursé). Alors que nous engagions une enquête comptable sur la question, la banque s’est adjugée les bureaux et les usines de la SIPL, et les a revendus pour une bouchée de pain à une entreprise qui existe toujours aujourd’hui. Pourquoi ce soudain revers de bâton de la part de la SGBS ? Il est possible de faire un lien avec notre concurrent historique au Sénégal, Nestlé, qui nous a toujours combattu bec et ongles. Début 1990, Nestlé a transféré la gestion de ses comptes bancaires à la SGBS, et peu de temps après, la foudre s’est abattue sur la SIPL. Cette théorie est d’autant plus plausible que les enquêtes comptables ont révélé que le dossier dressé par la SGBS pour s’adjuger les avoirs de la SIPL comportait un nombre inouï de vices de procédure, et des montages comptables complètement incohérents. L’intention a été de porter un coup fatal à la SIPL, et aucunement de récolter ce que la banque pensait que nous lui devions.

Si la SIPL obtenait réparation pour l’injustice subie, cela enverrait un message fort aux entrepreneurs et investisseurs, celui que le Sénégal est soucieux de faire respecter le droit des entreprises dans son pays.

Buzz Africa : Que pensez-vous de l’état du secteur privé au Sénégal ? La situation actuelle est-elle à la hauteur des attentes que vous avez nourries pendant plus de 30 ans ?

Amadou Moctar Sow : En un sens, la situation actuelle a dépassé toutes mes attentes. L’économie moderne sénégalaise, bien que toujours bousculée par les aléas des marchés mondiaux, a atteint un niveau de maturité annonciateur de belles choses pour l’avenir de notre pays. La stabilité affichée par le Sénégal face à la crise des commodités confirme d’ailleurs nos choix stratégiques d’alors. Face aux pétro-nations qui chutent, le Sénégal affiche un taux de croissance insolent nourri par une économie diversifiée. Le cas de la SIPL dévoile cependant un système politique sénégalais où les acquis juridiques sautent au profit des bonnes relations avec nos créanciers européens, ce qui est un frein à l’épanouissement du secteur privé au Sénégal. En un sens, si la SIPL obtenait réparation pour l’injustice subie, cela enverrait un message fort aux entrepreneurs et investisseurs, celui que le Sénégal est soucieux de faire respecter le droit des entreprises dans son pays. Le secteur privé ne peut pas s’épanouir pleinement dans un pays où les dépossessions illégales ne sont pas sévèrement réprimandées.

CV d’Amadou Moctar Sow

  • 1986-1994 : Conseil National du Patronat du Sénégal (CNP) – Président-fondateur
  • 1983-1988 : Conseil National des Employeurs du Sénégal (CNES) – Président-fondateur
  • 1985-1994 : Ecobank – Membre fondateur
  • 1982-1994 : Bank of Africa – Membre fondateur
  • Depuis 1970 : Société Industrielle des Produits Laitiers (SIPL) – DG, puis PDG
  • 1960-1969 : Shell – Ingénieur
  • 1959 : Institut National Agronomique, Paris – Diplôme d’ingénieur agronome
  • Samba

    Un entrepreneur hors pair qui grâce a son caractère, son travail à ouvert la voie aujourd’hui à plusieurs acteurs dans le secteur de la production laitière comme DOLIMA, JABOOT, ARDO, ainsi que d’autres producteurs locaux. Une fierté pour le Senegal et pour l’Afrique

  • Bocar

    C’est toujours un plaisir de découvrir et de lire des gens qui contribuent de manière positive au développement de notre pays. Le contentieux avec la SGBS doit connaitre son épilogue et que justice soit rendu en faveur de Monsieur Sow. Mais j’ai egalement une question pour lui. Pourquoi être un membre fondateur de la BOA et de Ecobank depuis le début des années 80 et ensuite continuer à effectuer les trasactions de sa société dans une banque étrangère (ce qui ne correspond pas au « for us by us »

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